Il y a des expériences qu’on ne partage pas facilement.
Pas parce qu’on en a honte. Mais parce qu’elles touchent à quelque chose de si intérieur, de si intime, qu’on ne sait pas toujours comment les mettre en mots sans les trahir.
Celle-là, je l’ai portée longtemps. Et je la pose ici parce que je crois qu’elle peut aider quelqu’un.
La salle de bloc. Le COVID. Mon conjoint qui part.
C’était une césarienne en code orange. En plein COVID.
Je savais que quelque chose n’allait pas. Les signaux étaient là — dans les yeux du personnel, dans la vitesse avec laquelle les choses s’enchaînaient. Et puis la confirmation : mon bébé n’allait pas bien. Il faudrait agir vite.
Il y avait aussi autre chose. En temps de COVID, les règles étaient strictes. Mon conjoint devrait partir rapidement après la naissance de notre enfant.
Je me retrouvais sur cette table. Avec la peur que l’anesthésie dysfonctionne, celle pour mon bébé ajouté à l’inconnu de ce qui allait suivre. Tout en sachant que je serai seule les jours suivants, sans soutien moral et physique, sans pouvoir commencer à sentir notre famille.
Et à un moment – je ne saurais pas dire exactement à quel moment – tout est devenu floue, distancié, quelque chose en moi s’est éloigné.
Pas de façon dramatique. Pas d’un seul coup. Doucement. Comme si une partie de moi décidait que rester pleinement dans ce moment était trop – et qu’il valait mieux partir un peu, juste le temps que ça passe.
Ce que la dissociation fait de l’intérieur
Je n’avais pas les mots pour ça, à l’époque. Je sais maintenant que c’est ce qu’on appelle la dissociation.
Ce n’est pas perdre connaissance. Ce n’est pas ne plus savoir ce qui se passe. C’est autre chose, une forme d’absence choisie par le système nerveux. Un mécanisme de protection qui dit : ce qui se passe là est trop grand pour être traversé en entier.
J’ai appris à connaître ce mécanisme bien avant cette césarienne.
Parce que j’ai subi des maltraitances, entre autres, gynécologiques. Des actes médicaux vécus comme des agressions dans mon propre corps. Et face à ces douleurs-là, inattendues, injustes et infligées, j’avais appris à faire partir mon esprit ailleurs.
Dans des espaces de rêverie. Des endroits à moi, intérieurs, silencieux. Où la douleur arrivait encore, mais de loin. Comme étouffée.
C’était ma façon de survivre à ce que mon corps traversait sans avoir le droit de dire non.
Ce que ça m’a appris
Il y a quelque chose d’étrange dans le fait de traverser ces expériences quand on travaille sur le lien, le corps, la présence.
On pourrait penser que c’est une contradiction. Que quelqu’un qui accompagne les autres dans leur retour à eux-mêmes devrait être, elle, toujours pleinement là.
Mais je crois que c’est l’inverse.
Ce que j’ai vécu m’a appris ce que c’est — de l’intérieur — de ne plus être dans son corps. De regarder sa propre vie comme depuis une fenêtre. De traverser quelque chose de grand en étant à moitié absente. Ou encore, raconter ces traumas avec le sourire.
Et ça m’a appris à reconnaître ça chez les autres. Sans avoir besoin qu’elles me l’expliquent.
Quand une maman arrive à ma séance et qu’elle parle de sa naissance avec des mots plats, des mots qui n’ont pas l’air de la toucher vraiment — comme si elle racontait l’histoire de quelqu’un d’autre — je reconnais quelque chose. Pas parce que je projette. Parce que j’ai été là.
Ce que j’ai retrouvé – et comment
Revenir dans son corps après une dissociation, ça ne se fait pas d’un coup.
Pour moi, ça a pris du temps. Du travail sur moi-même – des thérapies, des stages, des espaces où j’ai pu déposer ce que je portais. Et puis le corps – le mouvement, la danse, le toucher. Ces choses qui ne passent pas par les mots, mais qui parlent directement à ce qui est resté figé.
Je me souviens de moments où quelque chose se déposait. Une danse qui libérait quelque chose dans les épaules. Un soin qui redonnait vie à une partie de moi qui s’était mise en veille.
Comme reconnectée – pour reprendre les mots d’une cliente qui m’a écrit un an après nos séances.
Oui. C’est exactement ça.
Ce que je veux vous dire si vous vous reconnaissez
Si en lisant cet article, quelque chose en vous s’est dit oui, c’est ça — je veux vous dire quelque chose.
Votre vécu a un nom. Ce n’est ni la faiblesse, ni la folie. Ce n’est pas non plus, être une mauvaise mère.
C’est votre système nerveux qui a fait ce qu’il pouvait pour vous protéger dans un moment où vous n’aviez pas d’autres choix.
Et maintenant, ce même système nerveux peut apprendre à se poser. À revenir. Pas dans la douleur — dans la douceur.
Ça prend du temps. Ça mérite d’être accompagné. Et vous n’avez pas à le faire seule.
Prenez soin de vous, vous êtes les mieux placées.
Virginie
