“Je n’aime pas être enceinte” : et si on en parlait vraiment ?

Grossesse / gestation. Que se passe t-il dans le corps. Virginie Azeau Nantes
Photo Janko Ferlič sur Unsplash

Il y a des phrases que l’on n’a pas le droit de dire à voix haute pendant ou après une grossesse.

“Je n’aime pas être enceinte” en fait partie.

Et pourtant, elle est dite.

En consultation, dans le secret d’un cabinet, par des femmes qui n’osent pas la répéter ailleurs. Une femme me l’a confié récemment, avec une forme de soulagement à pouvoir enfin le formuler sans craindre d’être jugée : elle ne se sentait pas bien dans cette grossesse. Pas parce qu’elle n’attendait pas son bébé avec amour. Mais parce qu’elle se sentait diminuée. Non pas que son corps ne fonctionnait pas comme avant. Mais parce qu’elle traversait une forme de maladie passagère que personne ne lui avait annoncée.

Si cette phrase vous est familière, que vous la pensiez sans la dire, ou que vous l’ayez déjà entendue d’une personne que vous aimez.

Cet article est pour vous.

Une grossesse, ce n’est pas un état, c’est neuf mois qui se vivent au jour le jour

La représentation de la grossesse que l’on nous transmet est souvent la même. Un ventre qui s’arrondit avec sérénité. Une femme épanouie, un corps qui “accueille la vie” avec grâce.

Cette image existe. Pour certaines femmes, elle correspond même à ce qu’elles vivent.

Mais elle n’est pas la seule réalité possible.

Pour d’autres femmes, la grossesse s’accompagne de nausées qui durent. D’une fatigue qui ne ressemble à aucune autre. De douleurs, d’une perte de repères avec leur propre corps. Certaines se sentent observées, commentées, réduites à leur ventre. D’autres ressentent une perte de contrôle qui leur pèse, jour après jour.

Ce vécu n’est pas marginal. Selon l’enquête nationale périnatale 2021, citée par l’Assurance Maladie, la grossesse a été difficile à vivre pour près de 12 % des femmes, dont je fais partie, et très difficile pour 4 % d’entre elles.

Autrement dit, une femme sur six environ vit sa grossesse comme une période réellement éprouvante.

Dans ces situations, il n’est pas étonnant qu’une femme en arrive à dire qu’elle n’aime pas être enceinte.

Ce n’est pas un manque d’amour pour l’enfant à venir.

C’est l’expression honnête d’un vécu corporel et émotionnel difficile.

“Vivre bien” sa grossesse n’est pas une obligation

Il existe une forme d’injonction sociale autour de la grossesse. Il faudrait la vivre bien, en profiter, savoir apprécier chaque étape.

Cette injonction, qu’elle parte de la projection d’une peur ou d’une bonne intention, ajoute de la culpabilité à une période déjà difficile.

Vivre bien sa grossesse n’est pas une obligation. Ce n’est même pas toujours possible.

Ce que l’on peut viser, plus raisonnablement, c’est de vivre sa grossesse au mieux, avec ce que l’on traverse réellement. Cela suppose d’accepter qu’une grossesse puisse être difficile. Sans remettre en cause l’amour porté à l’enfant, ni la capacité à devenir une bonne mère.

Se sentir diminuée par des symptômes physiques. Traverser une forme de maladie passagère liée à la grossesse, ou simplement ne pas se reconnaître dans son corps pendant cette période. Ce sont des réalités vécues par de nombreuses femmes. Les nommer n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une étape vers un mieux-être, c’est leur laisser leur place.

Pourquoi il est important de pouvoir le dire

Une femme qui dit “je n’aime pas être enceinte” prend un risque : celui d’être mal comprise, niée, voire jugée.

Et pourtant, ce risque mérite d’être pris. Il ouvre une porte essentielle : celle de pouvoir être accompagnée dans ce qu’elle vit réellement, plutôt que dans ce que l’on imagine qu’elle devrait vivre.

Tant qu’une difficulté reste tue, on reste seul à la porter.

Lorsqu’elle est nommée, elle peut être accompagnée : par son entourage, par les professionnels qui la suivent, par les personnes en capacité de l’aider concrètement.

Cela ne signifie pas que toute grossesse difficile relève d’une prise en charge médicale. Dans la majorité des cas, ce vécu reste passager. Il s’apaise naturellement à mesure que la grossesse avance ou après la naissance.

En revanche, lorsque ce mal-être s’installe dans la durée. Vous identifiez une tristesse persistante. Un repli ou d’une perte d’élan qui ne passe pas. Il est capital d’en parler rapidement avec votre professionnel de suivi de grossesse. L’Assurance Maladie rappelle d’ailleurs qu’un entretien prénatal précoce, obligatoire au 4e mois, permet justement de repérer les premiers signes d’un épisode dépressif. Cette vigilance n’a rien d’alarmant : elle fait simplement partie d’un suivi attentif.

Le rôle de l’entourage : prendre soin de celle qui crée la vie

Une grossesse qui se vit difficilement n’est pas seulement l’affaire de la femme qui la traverse. C’est aussi l’affaire de son entourage et en premier lieu du co-parent.

Prendre soin d’une femme enceinte qui ne se sent pas bien, ce n’est pas chercher à résoudre ce qu’elle ressent ni minimiser sa difficulté. Lui répéter que “ça va passer”, que c’est normal, est inefficace. Lui offrir une présence qui allège son quotidien : du repos rendu possible. Une nouvelle répartition sur les tâches du quotidien. Un espace d’écoute qui n’essaie pas de transformer la situation, mais qui la reconnaît, sera un axe de soutien de qualité.

Ce rôle de l’entourage ne s’arrête pas à la naissance. Il est même souvent encore plus nécessaire dans le mois qui suit, lorsque le corps se remet d’une grossesse et d’un accouchement, et que l’attention de tous se porte naturellement vers le bébé, parfois en oubliant que la mère, elle aussi, continue son propre chemin de récupération physique et émotionnelle.

Une femme bien entourée pendant ces mois n’est pas une femme fragile que l’on materne par excès. C’est une femme à qui l’on permet de traverser une période exigeante avec un peu moins de poids sur les épaules.

Ce que cette situation peut nous apprendre

Derrière chaque grossesse difficile se cache une réalité simple : il n’existe pas de grossesse type, ni de ressenti universel face à elle.

Certaines femmes vivent ces neuf mois avec aisance.

D’autres les traversent avec une réelle difficulté, sans que cela en dise quoi que ce soit sur leur amour pour leur enfant ou leurs capacités à venir en tant que mère.

Reconnaître cette diversité de vécus, c’est déjà offrir un peu de liberté aux femmes qui n’osent pas dire ce qu’elles ressentent.

Vos mantras

  • Mal vivre sa grossesse ne signifie pas mal aimer son enfant à venir : « oui, aujourd’hui, ce n’est pas la joie, et j’ai le droit de le vivre ainsi ».
  • L’injonction à “bien vivre” sa grossesse peut ajouter de la culpabilité inutile : il s’agit plutôt de la vivre au mieux, avec ce que l’on traverse réellement. « Chaque jour, je fais de mon mieux ; chaque jour me rapproche de ma rencontre avec toi ».
  • Nommer une difficulté permet d’être accompagnée, par l’entourage comme par les professionnels concernés. « Si je ne demande pas d’aide, personne ne peut m’aider. Je suis forte. Je suis courageuse. Je demande du soutien car j’en ai envie« .
  • Si ce mal-être s’installe dans la durée, en parler rapidement à un professionnel de santé reste la décision la plus juste. « Quand il y a un doute, il n’y a plus de doute. Je consulte et je saurai.
  • L’entourage joue un rôle déterminant, pendant la grossesse et durant le mois qui suit la naissance au minimum.« Je forme une équipe avec mon conjoint-e. On s’occupe ensemble de « l’après » ».

Si vous traversez une grossesse qui vous pèse, ou si vous accompagnez une personne dans cette situation, il est possible d’en parler. Une consultation permet de poser des mots sur ce qui est vécu, de comprendre ce qui se joue, et de trouver ensemble des appuis adaptés à votre situation.

Prenez soin de vous, vous êtes la mieux placée pour le faire.

Virginie,

Vos questions les plus fréquentes


Est-ce normal de ne pas aimer être enceinte ?


Oui. De nombreuses femmes traversent des grossesses difficiles, physiquement ou émotionnellement, sans que cela remette en question leur lien avec leur enfant à venir.


Le mal-être pendant la grossesse peut-il avoir un impact sur le bébé ?


Aujourd’hui, avec le travail d’Audrey Mee, on sait que le vécu autour de la grossesse est ressenti par le bébé. On ne sait pas exactement comment. Mettre des mots dessus pour équilibrer l’histoire, c’est tout à fait possible.


Comment savoir si ce que je ressens dépasse une grossesse simplement difficile ?


Lorsque la tristesse, le repli sur soi ou la perte d’élan s’installent durablement, au-delà de quelques jours, il est important d’en parler à sa sage-femme, son médecin ou un professionnel spécialisé, qui pourra évaluer la situation avec vous. Dans tous les cas, ne restez pas seule avec ces sentiments.


Comment aider une personne de mon entourage qui vit mal sa grossesse ?


En étant présent sans minimiser ce qu’elle ressent, en proposant une aide concrète au quotidien, et en lui laissant la liberté d’exprimer ses difficultés sans chercher à les résoudre à sa place. Si besoin prenez rdv ensemble chez un professionnel de santé pour en parler